mai 05, 2019

Au fil de Jean 21 - Ébauche d’Homélie du 3ème Dimanche de Pâques - la barque 3

Quel est votre espérance ?
Jusqu'ou croyez vous en la résurrection du Seigneur? 

C'est la question qui hante les disciples.
Ils sont encore dans la nuit de Pâques et le silence du tombeau les envahit de nouveau 

« Simon-Pierre leur dit :
« Je m'en vais à la pêche. »
Ils lui répondent :
« Nous aussi, nous allons avec toi. »
Ils partirent et montèrent dans la barque ;
or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.

Laissons résonner ce « rien » qui est celui de nos désespérances...
Une nuit entière à errer sur les eaux.
N'est-ce pas tout ce que nous tentons par nous mêmes, forts de nos orgueils de croire que nous sommes capables de nous passer de Dieu.

Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage,
mais les disciples ne savaient pas que c'était lui.
    Jésus leur dit :
« Les enfants,
auriez-vous quelque chose à manger ? »
Ils lui répondirent :
« Non. »
    Il leur dit :
« Jetez le filet à droite de la barque,
et vous trouverez. »
Ils jetèrent donc le filet,
et cette fois ils n'arrivaient pas à le tirer,
tellement il y avait de poissons.
    Alors, le disciple que Jésus aimait
dit à Pierre :
« C'est le Seigneur ! »

Simon-Pierre veut pêcher tout seul ou entre amis, mais les poissons ne sont pas là. N'est-ce pas la leçon de Dieu face à nos ambitions humaines. « Cette nuit-là, ils ne prirent rien » (Jn 21, 3).
Dans une lettre à Louise Brunot, Madeleine Delbrêl insiste sur l'importance de mourir à nous-mêmes afin que nous puissions renaître dans le sens développé par Jean 3, 5-7. Pour elle notre naissance se fait « à proportion » de notre mort. C'est- à-dire que tout abandon, de l'obéissance à notre père spirituel
jusqu'au renoncement à « obéir au métro qu'on rate », est à la fois obéissance au monde, renoncement à « sa volonté propre » et de ce fait abandon de notre autonomie pour se couler dans le vouloir de Dieu sur nous. Plus qu'un regard mystique sur le monde, c'est aussi une hygiène de vie, un retour au centre. « Non pas ce que je veux, mais ce que Tu veux » (Luc 22,42 // Matt 26,42). Leçon d'humilité qui nous rend réceptifs à la miséricorde.
Pourquoi évoquer tout cela à propos de la pêche miraculeuse ? À la question de Jésus sur le rivage : « Enfants, n'avez-vous rien à manger ? », ils doivent reconnaître l'échec de leurs volontés humaines. Ce n'est finalement qu'en obéissant à l'ordre du Christ que se révèle les dons de Dieu. Une leçon intérieure qui se poursuivra pour Pierre, comme on le verra, jusqu'à sa fin : « tu étendras la main et c'est un autre qui nouera ta ceinture et te conduira jusqu'ou tu ne voudras pas ». (v. 18)
Il nous faut passer au-delà de l'illusion de se croire capable seul de réussir, ébaucher une démarche de pardon, de mise à nu. Comme il est dur, souvent de consentir, alors que l'illusion de notre valoir nous semble justifier nos actes. Et pourtant nous ne sommes que des serviteurs, instruments fragiles d'un plan de Dieu qui nous dépassera toujours.
9. Quand ils furent descendus à terre, ils virent là des charbons allumés, du poisson mis dessus, et du pain. 10. Jésus leur dit : « Apportez de ces poissons que vous venez de prendre. » 11. Simon-Pierre monta dans la barque, et tira à terre le filet qui était plein de cent cinquante-trois grands poissons; et quoiqu'il y en eût un si grand nombre, le filet ne se rompit point. 12. Jésus leur dit : « Venez et mangez. » Et aucun des disciples n'osait lui demander: «Qui êtes-vous?» parce qu'ils savaient qu'il était le Seigneur.
13. Jésus s'approcha, et prenant le pain, il leur en donna; il fit de même du poisson.
14. C'était déjà la troisième fois que Jésus apparaissait à ses disciples, depuis qu'il avait ressuscité des morts. Notons, en passant, que John P. Meier considère que la version de Jean de la pêche miraculeuse est probablement plus plausible que celle placée par Luc avant la mort de Jésus, même si Jean a instillé dans le texte, comme en Jn 11, un important ajout théologique et symbolique que nous commentons plus loin.
Jean 21, 15-25 – Dialogue avec Pierre
15. Lorsqu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » (...) 
Il est dangereux de couper le chapitre alors que l'ensemble du récit à sa structure propre. Rappelons le contexte. Il y a d'abord l'opposition nuit/jour que nous avions déjà notée entre Nicodème et la Samaritaine. Ici, comme nous l'avons vu, la nuit du pêcheur a été stérile et c'est à l'appel du Christ que la pêche devient féconde.
Il y a ensuite la symbolique du vêtement. Pierre est à nu (v. 8). Il ne se cache plus derrière son assurance. Depuis son reniement, il est probablement couvert de honte. C'est à ce moment-là que Jésus choisit l'ultime appel. Le dernier « où es- tu ? » vient le relever. Il passe un vêtement, mais est-ce suffisant ? Il lui faut plonger dans la mer pour accéder au repas. Est-ce une allusion au baptême de l'Église ?
Le questionnement montre qu'il a encore du chemin à parcourir jusqu'au décentrement final où l'amour pourra être un amour d'agapè et d'une certaine manière, un « lavement des pieds » au sens où il devient imitation de « l'amour-serviteur » de Jésus :
« Quand tu deviendras vieux, un autre te ceindra et t'entraînera, là où tu ne veux pas aller ». Jn 21, 18.
Ramenée à l'Église, cette dernière arche fait résonner ce que nous avons découvert, dans cette longue traversée de la Passion. Au pas de Dieu qui s'agenouille devant l'homme doit répondre ceux de l'homme vers Dieu. Il ne peut en tirer gloire, puisque Dieu seul emplit les filets. Mais au bout du chemin sera la pêche abondante, le repas partagé et la gloire de voir Dieu...
Pierre, lors du lavement des pieds, n'avait pas saisi l'enjeu du geste. Il restait crispé sur l'apparence. Ce que nous fait découvrir l'ensemble du récit, c'est que l'invitation du Christ n'est pas rituelle, mais totale. Ce qui est demandé à l'homme, par l'agenouillement de Dieu, est d'entrer dans une réciprocité totale, une participation1 à la danse trinitaire qui va jusqu'à l'amour total, sans limites, et peut conduire à la croix, non comme un autosacrifice, mais comme la conséquence d'un dépouillement, d'un décentrement de l'homme, jusqu'à l'extrême, en Dieu.
Au bout de cette traversée, nous retrouvons un schéma qui traverse l'ensemble de nos recherches, celle de la « descente de tours», ce lieu où l'homme, en quittant toutes ses certitudes, y compris pour Pierre, l'illusion de tenir dans l'adversité, parvient à la nudité d'une rencontre, « sous la tente légère». En rencontrant Jésus lui-même dépouillé de sa toute-puissance, il parvient à l'entre-vue véritable, celle d'un Dieu aimant.
Le Seigneur ne demande pas plus que ce que nous pouvons porter. Il considère chacun comme s'il était la perle unique en qui il avait mis tout son amour. Contemplons le dialogue sublime qui réunit Pierre avec Jésus au bord du lac de Tibériade. Le dialogue commence par une subtilité des deux verbes grecs utilisés par Jésus dans son questionnement. Il demande d'abord si Pierre l'aime d'amour (agapas me) avant d'utiliser le verbe qu'utilise Pierre à chaque fois pour lui répondre. Philo te ! Je t'aime d'amitié.
On sait que Pierre sort de son reniement, qu'il doit avoir la honte du fils prodigue, qu'il a plongé nu dans la mer – un geste à la forte symbolique baptismale – pour se présenter devant le Seigneur et pourtant Jésus se remet à genoux devant lui, en le rejoignant dans ses mots mêmes. Et lui dit "paix mes brebis".
Écoutons ce commentaire de saint Augustin : « Le Seigneur demande à Pierre s'il l'aime, ce qu'il savait très bien ; et il le lui demande non pas une fois, mais deux et même trois fois. Et chaque fois Pierre répond qu'il l'aime, et chaque fois Jésus lui confie le soin de faire paître ses brebis. À son triple reniement répond une triple affirmation d'amour. Il faut que sa langue serve son amour, comme elle a servi sa peur ; il faut que le témoignage de sa parole soit aussi explicite en présence de la vie qu'elle l'a été devant la menace de la mort. Il faut qu'il donne une preuve de son amour en s'occupant du troupeau du Seigneur, comme il a donné une preuve de sa timidité en reniant le Pasteur(1). »
N'est-ce pas nos tentations pastorales, qui ne sont autres que celles que Mat 4 décrit au désert. L'avoir, le pouvoir, le valoir.
Saint Augustin poursuit : « Ceux qui s'occupent des brebis du Christ avec l'intention d'en faire leurs brebis plutôt que celles du Christ se montrent coupables de s'aimer eux-mêmes au lieu d'aimer le Christ. Ils sont conduits par le désir de la gloire, de la domination ou du profit, et non le désir aimant d'obéir, de secourir et de plaire à Dieu. Cette parole trois fois répétée par le Christ condamne ceux que l'apôtre Paul gémit de voir chercher leurs intérêts plutôt que ceux de Jésus Christ (Ph 2,21). »
C'est dans l'esprit kénotique de Paul et sous l'éclairage de la triple tentation (Mt 4 / Lc 4) que l'on peut entendre l'évêque d'Hiponne. « Que signifient, en effet, ces paroles : « M'aimes-tu ? Pais mes brebis » ? C'est comme s'il disait : « Si tu m'aimes, ne t'occupe pas de ta propre pâture, mais de celle de mes brebis ; regarde-les non comme les tiennes, mais comme les miennes. En elles, cherche ma gloire, et non la tienne ; mon pouvoir, et non le tien ; mes intérêts, et non les tiens »... Ne nous préoccupons donc pas de nous-mêmes : aimons le Seigneur et, en conduisant ses brebis vers leur pâturage, recherchons l'intérêt du Seigneur sans nous inquiéter du nôtre. »
À nous les pécheurs pardonnés, Jésus nous met l'anneau, nous revêt du manteau du pardon (Luc 15) et nous comble de sa grâce. Louange et gloire à notre Dieu.(2)
Que nous dit le psaume ...
Avec le soir, viennent les larmes,
mais au matin, les cris de joie !
Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie !
Que mon cœur ne se taise pas,
qu'il soit en fête pour toi ;
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu,
je te rende grâce !


(1) Saint Augustin, Sermons sur l'évangile de Jean, n°123.
(2) Extrait de mon livre, Chemins d'Evangile, p. 646sq

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