septembre 29, 2016

S'ouvrir au don - 2

Le risque en effet est de se "vautrer"(Amos 6,7) dans le Même, de s'y autojustifier par des œuvres qui endorment notre culpabilité alors que le cri résonne à nos oreilles sans réveil.

"Tu veux honorer le Corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas ici, dans l'église, par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtements. Car celui qui a dit : « Ceci est mon corps » (Mt 26,26), et qui l'a réalisé en le disant, c'est lui qui a dit : « Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger » et aussi : « Chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait » (Mt 25,42.45). Ici le corps du Christ n'a pas besoin de vêtements, mais d'âmes pures ; là-bas il a besoin de beaucoup de sollicitude... Dieu n'a pas besoin de vases d'or mais d'âmes qui soient en or. (...) Pense qu'il s'agit aussi du Christ, lorsqu'il s'en va, errant, étranger, sans abri ; et toi, qui as omis de l'accueillir, tu embellis le pavé, les murs et les chapiteaux des colonnes, tu attaches les lampes par des chaînes d'argent ; mais lui, tu ne veux même pas voir qu'il est enchaîné dans une prison. Je ne dis pas cela pour t'empêcher de faire de telles générosités, mais je t'exhorte à les accompagner lorsque tu ornes l'église n'oublie pas ton frère en détresse, car il est un temple et de tous le plus précieux". (1)

(1) Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Matthieu, n°50, 3-4 (trad. bréviaire)

septembre 28, 2016

S'ouvrir au don

Entrer dans le schéma de pensée de Lévinas et son opposition entre Même et Autre(1), c'est percevoir combien la Raison, qu'elle soit réduction ontologique de l'Autre dans un Même raisonnable ou système du Même qui s'enroule sur lui même n'est pas le véritable Désir de l'Autre qui constitue pour lui l'appel éthique par excellence. Comment redire cela plus simplement avec des termes plus accessibles si ce n'est en montrant que nos lois humaines resterons toujours entachée par nos propres adhérences. En cherchant à rejoindre l'amour par la Raison, on reste enfermé dans nos raisonnements, nos systèmes. Ce n'est pas ce à quoi Dieu nous appelle. À quoi nous appelle-t-il ? À se laisser faire, à entrer dans le no man's land de la nudité d'un étant qui s'expose dans la fragilité et la faiblesse à ce qui l'appelle et le dépasse en même temps.
Le saut vient par le don. Si mon don est calcul, obligation, réponse, dette, il n'est pas don mais échange, économie.
Le don véritable nous dit Jean-Luc Marion est le don où le donateur s'efface et disparaît(2). Tant que nos dons restent dans l'échange (c'est à dire dans un jeu de pouvoir ou d'avoir) il n'est pas don. S'il est dans le valoir du donateur, il ne l'est pas non plus. Nous n'échappons que rarement à ce triple crible. Car il en est de nos adhérences au monde. Le vrai don est celui qui répond au visage, donne, non pour avoir ou pouvoir mais parce que ce qu'il donne ne vient pas de lui, mais d'un autre.
Le vrai don fait violence à nous même. Il est arrachement, décentrement, kénose c'est à dire évidement de nous mêmes.
Non pas ma volonté mais la tienne. Extrusion de ce qui nous est confié pour autrui. Le vrai don coûte car il nous arrache au confort du même pour entrer dans le cercle trinitaire d'une éternelle kénose.

(1) Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, op. cit. p. 31ss
(2) cf. Étant donné.

septembre 27, 2016

Toute puissance et faiblesse

Le livre des Actes nous dit que Moïse avait déjà 40 ans quand il fut interpellé par la souffrance de son frère et tua l'Égyptien (Ex 2, 11). Nous n'avons pas encore là la preuve qu'il était habité par Dieu car il répond à la souffrance par la violence. Dire le contraire serait cautionner le droit de tuer. Et pourtant, que s'est-il passé pour que le fils adoptif de Pharaon soit interpellé par la souffrance d'autrui. Nous reviendrons plus loin sur l'appel du visage (cf. notre post sur Lévinas). Ce qui est intéressant de contempler ici est la faille qui se crée chez l'homme. Il a conscience d'autrui, quelque chose naît en lui, une soudaine compassion mêlée au désir de vengeance. Il surveille les alentours pour voir s'il peut agir sans être vu. Quelque chose vient de faire irruption en lui. Le visage d'autrui l'a interpellé... Il n'a pas trouvé la voie, mais il est en chemin. C'est peut-être le début d'une descente de tour (cf. par ailleurs) qui lui permet de quitter la stature indépendante de l'indifférent pour entrer dans celle du concerné. Un chemin qui nécessite une fuite au désert...

septembre 26, 2016

La nudité qui m'interpelle - Emmanuel Lévinas

Face aux cris de l'humanité en souffrance évoquée dès le début de l'Exode, il est bon également de relire ce qu'écrivait Emmanuel Lévinas en 1987 dans sa nouvelle préface de Totalité et Infini. "La nudité humaine m'interpelle (...) de sa faiblesse, sans protection et sans défense, mais elle m'interpelle aussi d'étrange autorité, impérative et desarmée, parole de Dieu et verbe dans le visage humain. (...) langage de l'inaudible, langage de l'inoui, langage du non-dit. Ecriture ! (1)

"Socialité utopique qui commande cependant toute l'humanité en nous et où les Grecs aperçurent l'éthique"(2)

Que tout juif qu'il est, il fasse mention des Grecs ne fait qu'ajouter du poids à nos propos précédents sur les semences du Verbe dans leur universalité. La souffrance est, par essence, le lieu d'interpellation de l'humanité et nos élans de charité, nos attentions "au visage" sont ce qui, de fait, nous rapproche des soucis de Dieu. Elle nous fait voir de ses yeux, entrer dans sa danse.

(1) Préface de 1987 de Totalité et Infini p. III, Martinus Nijhoff 1971
(2) Ibid

septembre 25, 2016

Tragédie - 2

"La théophanie visible n'est jamais que la face extérieure et contingente d'une apparition essentiellement intérieure, la gloire divine s'attestant elle-même dans la monstruosité de la douleur humaine et du sacrifice" (1)

"Chez Sophocle, derrière l'homme de plus en plus solitaire, Dieu se révèle comme le Dieu lointain, caché, courroucé. Il faut au cœur de l'homme un grand courage et une grande piété pour affronter cette nuit de l'abandon". (2)

Qu'est-ce qui se joue ici, dans cette terre où Dieu ne diffuse pas sa lumière, si ce n'est la prise de conscience des limites humaines ? La tragédie grecque est aussi, comme peut l'être l'AT, notre histoire...

(1) GC6 p. 85
(2) p. 86

septembre 24, 2016

Tragédie grecque et déréliction

Intéressante thèse de Hans Urs von Balthasar sur la tragédie grecque que je vous livre a brut : "C'est dans la souffrance que la vérité éclate (...) celle qui met a nu l'homme dans sa déréliction, le démasque violemment et l'humilie. (...) La souffrance n'est pas niée (...) fuie, tout au contraire c'est au plus profond de la douleur que passe le chemin menant de l'homme a Dieu, et que se révèle la vérité profonde de l´être. Inconnu des philosophes, cet héroïsme d'un coeur sans defense conduit directement au Christ(1).
Plus loin(2), il précise a propos dr Prométhée et d'Oedipe roi que l'homme y apparait dans sa nudité et que c'est "ce dévoilement qui constitue l'événement de la tragédie" On découvre ainsi que "la tragédie est liturgie en ce sens quelle est au service de Dieu qui se révèle, de son Epiphanie(3)".
"De quel côté que l'homme se tourne, il souffre, et qu'il accuse les dieux est encore un visage de sa souffrance : dans tous les cas en effet, au dessus de l'homme pris au filet, tombe dans le malheur extreme, Dieu surgit, tel le fruit mûr sortant de sa coque éclatée".

On n'est pas loin, à mon avis, de ce que cherche a dire Marc 15,8 dans son déchirement du voile.

Il nest pas étonnant alors que Hans Urs von Balthasar évoque dans ce cadre le lien intrinsèque entre cette "plénitude mythique et le "fait sacramentel" (4) qui le dépasse, car il s'agit bien de la même dynamique.

Pour rejoindre ma "dynamique sacramentelle", mais aussi la théologie de JB Metz, l'intérêt est que ce qui se dévoile là n'est pas de l'ordre du parfait, mais d'un chemin douloureux.

(1) GC6 p. 83
(2) p. 84
(3) il cite ici W.F. Otto, Ursprung der Tragédie. Aeschylos, dans Das wort der Antike, 1962, p. 175-179
(4) GC6 p. 85

septembre 23, 2016

Théophanie homérique

L'analyse par Hans Urs von Balthasar des théophanies chez Homère nous ouvrent un champ de contemplation cohérent avec ce que nous disions sur les semences du Verbe. Tout chercheur de Dieu a accès a des parcelles de la lumière même sil est de notre devoir de montrer que le Christ nous conduit plus loin : "Un rapport dieu-homme qui baigne tout d'une lumière scintillante que le mot éros ne traduit pas, pas plus que celui de philia (...) et qui est celui de l'amour, d'un amour essentiel, silencieux, et qui enveloppe tout de tendresse. Les apparitions divines sont pour Homère un donné traditionnel qu'il purifie manifestement (...) et auquel il donne la forme pure et lumineuse qui correspond bien à sa vision intérieure de Dieu et de l'homme" (1) et l'amène à conclure : "nous sommes tout proches d'eux"(2)


(1) Hans Urs von Balthasar, GC6 p. 51.
(2) Homère, Od. 7, 201-205, ibid.

Les pleurs de Zeus

Une faille dans le "Dieu sans changement" grec que Hans Urs von Balthasar se plait à relever (1). Un Zeus émut par la souffrance de l'homme, qui "pleure des larmes de sang", (2) et prend pitié des plaintes d'Achille.

À méditer à l'aune de nos propos précédents.

(1) GC6 p. 46
(2) Ibidem.

Burin spirituel - Padre Pio

Je découvre dans le bréviaire du 23 septembre ce beau texte de Padre Pio, qui évoque pour moi un veille tradition spirituelle depuis Gn 32, 26, Ex 4 et 1 Rois 19, le combat avec Dieu. 

C'est ce qu'appelle Jérémie la circoncision du coeur (Jr 4, 6) et que Paul reprend à plusieurs reprises. 

"C'est par les coups répétés d'un burin salutaire et un nettoyage soigneux que l'Artiste divin veut préparer les pierres avec lesquelles se construit l'édifice éternel.(...) Le Père céleste se comporte de la même manière avec les âmes choisies (...) Mais que sont ces coups de marteau et de burin ? Ma sœur, ce sont les ombres, les craintes, les tentations, les afflictions de l'esprit et les troubles spirituels, avec un parfum de désolation, et aussi le malaise physique.


Dès lors, remerciez l'infinie bonté du Père éternel qui traite votre âme de cette façon, parce qu'elle est destinée au salut. (...) Ouvrez votre cœur à ce médecin céleste des âmes et abandonnez-vous en toute confiance entre ses bras très saints. Il vous traite comme les élus, afin que vous suiviez Jésus de près par la montée du Calvaire. (...).

Ayez la certitude que tout ce que votre âme a éprouvé a été disposé par le Seigneur. Alors, n'ayez pas peur de tomber dans le mal et l'offense de Dieu. Qu'il vous suffise de savoir qu'en tout cela vous n'avez jamais offensé le Seigneur, mais qu'au contraire il en a été davantage encore glorifié.

Si cet Époux très tendre se cache à votre âme, ce n'est pas, comme vous le pensez, qu'il veuille vous punir de votre infidélité, mais parce qu'il met toujours à l'épreuve votre fidélité et votre constance, et qu'en outre il vous purifie de certains défauts, qui n'apparaissent pas tels aux yeux de chair, c'est-à-dire ces défauts et ces fautes dont le juste lui-même n'est pas exempt. Dans la sainte Écriture, il est dit en effet : Le juste tombe sept fois.

Et, croyez-moi, si je ne nous savais pas dans une telle affliction, je serais moins content, parce que je verrais que le Seigneur vous donne moins de pierres précieuses… 

Chassez comme des tentations les doutes contraires… Chassez aussi les doutes qui concernent votre façon de vivre, c'est-à-dire que vous n'écoutez pas les inspirations divines et que vous résistez aux douces invitations de l'Époux. Tout cela ne provient pas de l'esprit du bien mais de l'esprit du mal. Il s'agit d'artifices du diable, qui cherchent à vous éloigner de la perfection ou, du moins, à retarder votre marche vers elle. Ne perdez pas courage !

Si Jésus se manifeste, remerciez-le ; s'il se cache, remerciez-le encore : ce sont comme des jeux amoureux. Je souhaite que vous arriviez à rendre votre souffle avec Jésus sur la croix et à crier avec Jésus : Tout est consommé ( 1)

Écoutons ce que dit Paul en Colossiens 2:11

En lui vous avez été circoncis d'une circoncision non faite de main d'homme, de la circoncision du Christ, par le dépouillement de ce corps de chair.

"Tu ne repousse pas un coeur brisé" Ps 51

(1) lettre du Padre Pio, source AELF

septembre 22, 2016

Charis chez Pindare

Au delà d'Homère et d'Hésiode, qui nous enseignent les vertus de la mesure et de la vigilance, Pindare développe le concept d'humilité, mais surtout la "charis" dans le sens du don le plus abouti, le plus spontané. Le poète "se fait le gérant de la charis divine elle-même qu'il répand comme une coupe nuptiale écumante et débordante" (1).
Il ne manque à cela, ajoute Balthasar qu'un "homme-Dieu embrassant dans son triomphe la mort comme la vie" vers la "fête éternelle". (2) et peut être, ce fleuve jaillissant dont nous parle Ez 47, 1-12.

(1) Cf. GC6 p. 76
(2) p. 77

Gloire et Kénose

il est intéressant de trouver les deux concepts dès l'antiquité grecque avec des nuances qui méritent d'être commentée. Hans Urs von Balthasar nous fait goûter la gloire des héros grecs non dans "l'or qui scintille" (1) mais comme "aimés des Dieux", habités de vertus que nous appellerons plus tard théologales. De même Ulysse est alternativement paré par Athéna de gloire et d'humilité, cette dernière allant jusqu'à la nudité, la perte de toute beauté pour affronter les prétendants de Pénélope. Que ces éléments soient présents dans l'imaginaire et la tragédie grecque ne préjugent pas de la révélation. Ils tracent néanmoins des pistes acceptables qui conforte l'idée de Balthasar. L'apport grec ne s'oppose pas au christianisme (2), il vient lui donner une épaisseur, celle de la raison humaine, certes aveuglée parfois, mais pour autant habitée elle aussi des semences du Verbe.Le contempler nous ouvre les yeux au travail universel de Dieu vers l'homme. Et la kénose d'Ulysse ne fait pas ombrage à celle du Christ, elle lui prépare un écrin.

(1) cf. GC6 p. 36ss.
(2) cf. p. 11

septembre 21, 2016

Le silence de Germain - Un roman à découvrir

Une lecture facile, qui court comme l'enfant qui dévale son escalier dans les premières pages.
Un récit qui nous prend aux tripes, devient envoûtant.

Cela fait des années que je cherche à exprimer cela dans mes romans. Le chant du Large, La caresse de l'Ange, La perle ont le même projet littéraire.

Ici, je trouve une leçon d'humilité. Delphine de Roquefeuil nous conduit au coeur du sujet, n'apporte pas de réponse, mais entrouvre le voile et la fin, que je vous laisse découvrir est pleine d'espérance.

A déguster sans modération.

Delphine de Roquefeuil, Le silence de Germain, Edilivre (2016)

septembre 19, 2016

Le beau démoniaque

Ambivalence et tension. "Aucun transcendantal n'est plus démoniaque que le "kalon" (beau)(...) apparence projetée sur la réalité périssable : reflet de Dieu ou du néant" (1). Nous devons porter ce risque qui depuis Cesarée (Mc 8, 34) fait cohabiter en nous l'intuition du divin et le risque de passer à côté et sombrer dans la vanité et la fatuité de se croire plus grand que Dieu. Ce rêve d'Icare habite notre condition humaine. Nous devons l'apprivoiser pour ne pas le laisser nous envahir. Pierre l'a appris à ses dépends. Dès que nous nous croyons proche de Dieu, il nous rappelle que nous ne sommes qu'un homme tout en nous couvant de son amour miséricordieux.

(1) GC6 p. 28

septembre 16, 2016

De l'art à Dieu

Ce gouffre évoqué plus haut a cependant des ponts et Hans Urs von Balthasar en déploie un avec majesté en affirmant qu'il existe dans l'art des semences du verbe, "logos spermatikoi" que l'on peut "rassembler dans la figure de révélation dont le centre est le Christ". (1)

(1) GC6 p. 24

La beauté et la gloire

On comprend mieux dans la suite du tome 6 la distinction fragile entre la beauté, transcendantal porté aux nues depuis Platon jusqu'à Hegel, et la Gloire (1) dont nous avons vu dans le tome 7 combien elle ne rayonnait finalement que dans la Croix. C'est ce gouffre qu'il faut combler entre la projection humaine et la révélation fragile de l'amour divin. Nous avons déjà commenté plus haut la tension testamentaire entre le plus bel enfant des hommes et l'ignominie de la Croix. Les chemins de Dieu sont insondables. Dans cette contemplation se joue pourtant la tension même de la foi.

Hans Urs von Balthasar, GC6 p. 18